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 DES ACTES AUX GESTES, NOTRE PRATIQUE. 

Prendre parfois le temps de vivre l’action comme des « gestes » renforce la vitalité des organisations et aide à engager des projets communs. Concrètement parler régulièrement de nos expériences « en mode gestes » est le meilleur chemin pour prendre conscience de l’idée de geste, pour la vivre et la faire vivre. La note qui suit précise notre approche par les gestes. 

 « La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne. » 
Pierre Corneille. 

Lorsque nous agissons dans nos organisations nous faisons bien plus que des suites d’actes, visibles, objectivables, instrumentalisés, contrôlés, dont nous rendons compte. Lorsque nous agissons nous faisons l’expérience de moments de vie humaine. Nous existons

Ceci nous distingue des automates qui, eux, produisent mécaniquement des mouvements programmés. Lorsque nous agissons, nous pensons, nous sentons, nous ressentons, nous parlons. 

Il est clair que comparer l’homme à la machine n’est pas sérieux, et parler d’humain avec le langage appliqué aux automates est absurde. 

L’agir humain est beaucoup plus chaud. Quelque chose émane de lui qui en dit plus que les actes eux-mêmes. Il est fait de relations engageantes ou rebutantes, de raisons qui s’exercent souvent à bon escient, parfois de façons clairement biaisées. Il est fait aussi de passions qui peuvent ouvrir à la vie ou fourvoyer, d’imaginations qui peuvent engendrer des projets prometteurs ou produire des lubies dévastatrices. Il est aussi fait de façons de parler qui rapprochent, rassemblent ou divisent. 

L’agir humain est complexe. Tenter de le comprendre l’est aussi. Pourtant nous savons tous très bien ce que c’est que vivre et agir, sans trop savoir l’expliquer. A l’image de Saint Augustin qui nous disait : « Je sais ce qu’est le temps mais si on me demande de dire ce qu’est le temps je ne le sais pas ». Face à cette complexité, la plupart des sciences de l’homme et de l’esprit tentent de saisir cet agir humain à partir des différentes disciplines des sciences humaines. La résultante est une découpe qui ne parvient pas à restituer le vécu des gens, qui lui, forme un tout. 

Nous avons travaillé à cette appréhension de l’agir humain dans sa totalité. Nous n’avons pas cherché à le réduire à des actes « objectivement » observables et analysables, quantifiables et modélisables. Nous avons résisté à l’idée de le découper entre « fonctionnement » et « vécu », le premier primant habituellement sur le second. 

Nous avons choisi de nous intéresser au « comment ça vit » plutôt qu’au « comment ça fonctionne », très bien documenté par ailleurs. 

Pour ce faire nous avons cherché à repartir du « vécu » des personnes. Par vécu nous entendons, ce qui se passe pour eux effectivement quand ils agissent. Nous incluons leur propre compréhension de ce qui se passe, leurs intentions, leurs ressentis de tout cela. Nous ne cherchons pas à expliquer, à rationnaliser, à justifier, à juger, à modéliser. Nous ne visons pas non plus à établir une base référentielle qui pourrait servir à concevoir une bonne organisation, efficace et performante, dans laquelle tout le monde y trouverait « logiquement » son compte. 

Nous nous sommes aussi intéressés au comment les gens parlent de ces vécus, comment ils s’en parlent, comment ils en rendent compte. Nous pensons qu’aider au partage de ces vécus, grâce à une parole simple et accordée, rend alors possible l’envie de s’écouter et de s’entendre, et plus encore, l’émergence d’intentions et de désirs de construire des choses ensemble. 

Dans ces situations le langage ordinaire est beaucoup plus fiable pour rendre compte de ces choses et se mettre ensemble, que ne le sont les langages des « experts ». 

Concrètement nous avons organisé et animé des ateliers, dans un premier temps avec des cadres dirigeants de l’Administration et ensuite avec des cadres dirigeants d’Entreprises de grandes tailles. 

Au début nous avons surtout entendu des choses relatives aux résultats visés, aux méthodes utilisées, à ce qu’il fallait faire, aux problèmes à résoudre. Ils nous parlaient du « quoi » des choses. 

Nous leur avons alors demandé de nous en dire un peu plus. Ils nous ont alors parlé de leurs impressions, de leurs intuitions, de leurs intentions, ils nous ont dit comment l’idée de ces actes leur était venue, ce qui les avait surpris, quelles satisfactions « au fond » ils en avaient retiré … 

Nous leur demandions de parler en disant « je » plutôt que « on » et avons obstinément évité d’engager l’échange sur un « moi » qui, derrière les actes, aurait agi. Cela aurait impliqué une approche perçue comme déplacée, intrusive ou psychologique de type développement personnel, qu’ils n’auraient pas acceptée. Ces approches relèvent du « qui es-tu ? », qui induisent des questions telles que « quelles compétences as-tu mises en oeuvre, quelle posture as-tu adoptée ? quels « savoir-être » as-tu déployés ? ». Nous nous sommes seulement autorisés à leur dire que nous avions perçu chez chacun des talents, originaux. Nous les appelions « leurs points forts ». 

Nous avons aussi évité d’entrer dans les échanges avec des mots génériques tels que « sens », « valeurs », « identité », « ADN », « émotions », … même si au cours des présentations apparaissent clairement du sens, des valeurs et des émotions. 

Nous avons donc tenté de nous placer entre le Quoi et le Qui ou plus précisément, nous avons cherché à nous placer sur une autre dimension de l’action : sur le « Comment » ils avaient agi. Non pas le comment du déroulé d’un processus, mais plutôt comment le jeu s’était passé, en eux et entre eux, dans les échanges verbaux, dans les surprises, les inattendus, les étonnements devant les résultats atteints, bien au-delà de ce qu’ils avaient pu imaginer … 

Dans cette façon de se parler de leurs d’actions, ensemble, avec nous, ils se sont bien reconnus. 

Nous avons aussi observé des effets de prise de conscience qui ont agi comme des déclics

« Une fois que le projet est bien dessiné, en fait c’est là que tout commence ! » a déclaré un participant, surpris de tout à coup saisir que l’essentiel allait se jouer dans la mise en oeuvre. 

De même, une autre participante, directrice juridique d’une grande agence, avait fait évoluer l’activité de sa direction : d’une simple direction d’application et de contrôle du droit, elle en avait fait une direction de recherche de solutions juridiques pour ses partenaires. Lors de ces partages d’expérience, elle a pris conscience qu’« appliquer les règles avec maîtrise », ce qui est l’essence Mes premiers contacts avec nos mentors des activités juridiques, ne signifiait pas « reproduire toujours du même », mais bien au contraire « oser faire évoluer vers du nouveau ». L’apparent paradoxe était ainsi levé, libérant par la même occasion une capacité d’agir encore plus audacieuse. 

Il en est résulté des dialogues plus vivants, plus larges, plus joyeux, plus ouverts, plus profonds, où soufflait un air de fraîcheur, de plaisir de se parler, de se retrouver, de partager des expériences, où un « Nous » apparaissait, plus fort que les « Je » … Il se passait quelque chose de plus vaste que simplement parler des actes. Nous touchions le plaisir de faire ensemble et d’en parler, de se réaliser ensemble dans l’action, d’exprimer des talents personnels, d’exercer sa liberté, de se sentir agir « justement, et dans le bon sens », de se sentir « dans le vrai ». Cet élan nous a emmené loin et perdure, bien au-delà des périodes lors desquelles nous avons animé les ateliers. 

Il nous faut insister sur le fait qu’il n’est pas question de nier la partie « actes » qui demeure bien posée et nécessaire dans nos organisations de plus en plus complexes, mais de l’enrichir

Nous n’avions pas de mot pour nommer cette façon d’appréhender l’action pleine d’élans. 

Comment pouvions-nous la dire dans un langage ordinaire ? Le mot « Geste » nous est venu. 

C’est un mot courant. Tout le monde sait que nous avons tous des gestes qui nous caractérisent. Pas besoin d’explication non plus pour savoir ce qu’est un mauvais geste dans la vie courante ! 

Petit à petit le mot s’est précisé au cours de notre approche, surtout lorsque nous nous sommes mis à parler de conduire l’action « en mode Gestes ». 

Derrière ce mot nous avons trouvé une approche vivifiante, qui a redonné du sens à notre action d’accompagnant de développement professionnel, individuel et collectif. Nous l’avons fait de façon tâtonnante, comme « traverser une rivière en tâtant les pierres ». Les résultats sont là

La notion de geste que nous portons aide profondément à nous projeter ensemble dans un monde attirant, plus efficace, plus ouvert, plus juste, plus libre, plus joyeux, en un mot plus humain. 

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